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Afriques comment ça va avec la douleur presse

Depardon ausculte la

douleur de l’Afrique
Le nouveau film du photographe dénonce l’indifférence Le Journal des Arts ­ n° 29 ­ Octobre 1996

Depuis Reporters, aucun nouveau film de Raymond Depardon ne laisse indifférent. Entre cinéma­vérité, documentaire, journalisme, c’est au contraire l’indifférence qui est dénoncée et piégée par l’image, par la fixité du mécanisme, par la sincérité de l’énoncé, par l’impossibilité d’échapper à la vérité d’un temps "d’exposition" qui laisse tourner la bobine. On parlera encore d’imperfection ou de naïveté, mais on ne pourra pas se défiler devant le double sens de l’interrogation : où ça fait mal, l’Afrique ?

PARIS. Après San Clemente (l’hôpital psychiatrique de Venise, 1982), Reporters (1981), Faits divers (1983), Urgences (1987), Délits flagrants (1994) – qui sondent les univers de l’hôpital, de la police, de la justice, mais au niveau de ses "usagers" les plus humbles et les plus démunis –, après ses films de fiction africains, Une femme en Afrique et La captive du désert, Depardon éprouve sans doute une certaine culpabilité à "s’être servi" (pourtant bien moins que d’autres) de cette Afrique pour construire une œuvre filmique personnelle. Manifestement, avec Afriques : comment ça va avec la douleur ?, il tente ici de solder sa dette, tout en sachant très bien qu’il est trop inquiet et trop honnête pour s’en tirer à si bon compte.

De longs plans, des panoramiques

Un tournage étalé sur trois ans, qui reconstitue une sorte de voyage à travers l’Afrique, à contre­ courant du reportage émietté, avec ses longs arrêts dans des endroits apparemment peu "représentatifs" par leur dénuement et l’absence d’événements (Soweto, la savane sud­africaine, Rwanda, Kigali, Éthiopie, Somalie, Mogadiscio, Soudan, Tibesti), pour se clôre comme à reculons par Alexandrie, puis Marseille et enfin la ferme familiale des Depardon – son point de départ personnel – à Villefranche­sur­Saône. On comprend bien alors que le vaste sujet de la douleur de l’Afrique (qui recouvre la politique, la religion, les guerres ethniques, l’isolement, l’incompréhension, les massacres, la corruption, le désespoir, les maladies, le colonialisme, etc.) a un symptôme que l’on peut cerner : la douleur de Raymond Depardon. Lui sait où ça lui fait mal l’Afrique, car il en connaît le grand corps malade, et il nous en montre une auscultation minutieuse, avec une camera qui palpe et prend le pouls longuement, très longuement. Des plans de dix ou quinze minutes qui ne se relâchent pas, et cette nouveauté qui ailleurs pourrait passer pour un gadget, des panoramiques à 360° exactement, vous vissent littéralement dans la solitude d’un lieu sordide et douloureux, pendant que la voix chagrine et fluctuante de Depardon récite, plus qu’il n’expose, les psaumes du malheur et de la difficulté à comprendre, en "posant des questions aux bons endroits". On trouvera toujours à redire – il est vrai que la "misère" est souvent appelée à la rescousse –, mais à l’opposé des temps forts que prétend cerner le journalisme ("Je voulais des temps faibles", dit Depardon) et en antidote au non­ sens des clips bâclés des journaux télévisés, on trouvera là un rare modèle de lucidité et de justesse.

Frizot Michel 

 

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